Le manteau de Leloup

Jean Leloup sort un album de nulle part à la fin du mois, c’est une bonne nouvelle. Je peux me vanter d’avoir influencé le parcours de cette légende de la musique québécoise.

C’était l’hiver, y’a une douzaine d’année. Je suis sur l’avenue du Mont-Royal, coin sud-ouest de St-Hubert. Je marche vers l’Esse, je m’en vais au loft d’une connaissance, faire une jam avec d’autres amis qui s’y trouvent déjà. J’attend au coin de la rue que la lumière tourne verte, j’apperçois un grand gaillard à l’air hagard, vêtu d’un long et épais manteau de fourrure grise et du casse assorti, qui attend lui aussi l’autre bord de la rue. Même si c’est l’hiver et qu’on gèle à pierre fendre, cet homme se démarque des autres avec son capot de chat sauvage, il attire mon oeil de taupe qui n’arrive pas à reconnaitre les traits de son faciès dans la faible lueur du crépuscule.

La lumière tourne au vert et nous nous rapprochons tranquillement, dans sa démarche je reconnais des allures… « Crisse, c’est Leloup? » que je me dis.

Il jette son regard vers moi, fige sur place, je m’arrête sec à mon tour.

Il me regarde. Je le regarde. C’est lui. Il voit dans mes yeux que je l’ai reconnu, lui qui pensait rester incognito dessous ses habits dignes d’un coureur des bois. Se sentant repéré, il soupire, tourne la tête vers la droite suivi de son corps quelques pas plus tard, le tout d’une manière très majestueuse et théâtrale. Il ressemblait à un paon qui se pavane.

Le voyant se dérober sous mes yeux, je lui lance un « Fait attention à toi, Jean! » alors qu’il traverse Mont-Royal et il m’envoit la main en retour, sans se retourner, comme un genre de bénédiction… ou un « Vas chez l’diable, man! ».
Mon coeur aime bien l’idée que j’aie été béni par le Don Giovanni du Plateau, paré de ses plus beaux atours, mais la logique dicte qu’il m’envoyait purement chier. Ce qui m’émeut étrangement encore plus. D’ailleurs, je ne lui en ai jamais tenu rigueur. J’aime trop le personnage et sa musique et je sais qu’au fond des choses, lui aussi m’aime! Après tout, c’est à cause de moi et du fait que je l’avais reconnu qu’il avait été obligé de changer de trottoir. Cet incident fâcheux était entièrement de ma faute!

Et c’est ainsi que j’ai fais dévier de sa route mon héros musical québécois par excellence et voilà comment je me peux me vanter d’avoir influencé Leloup!

J’ai bien hâte d’entendre son nouveau record.



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La journée la plus importante de ma vie.

Il y a des dates qu’on oublie pas.

Prenez par exemple le vendredi 25 mai 2001. Journée banale s’il en est une. Pour moi? Tout le contraire. Comme c’était vendredi et que le temps était doux sur Dorval, mon ami – que je nommerais S. pour les besoins de l’histoire – avait apporté sa guitare à l’école. Sur l’heure du dîner, nous étions tous avachis dans l’herbe tendre printanière et il jouait un morceau quelconque et je me souviens lui avoir demandé si je pouvais essayer sa guitare. Il acquiessa, je pris l’instrument, une Norman B-20, et tout de suite j’ai senti un genre de frisson, une excitation, comme si je tenais quelque chose qui m’était destinée. Il me montra deux accords simples pour mes jeunes doigts vierges, le ré et le mi. Je me mis à gratter de ma meilleure rythmique de novice et un autre copain qui observait la scène me fit remarquer que j’avais le rythme. Heureux de ce commentaire, je m’en alla le soir même emprunter la vieille guitare Aria de mon grand-père, parce que dans la famille, la guitare, c’est une affaire de famille.

Surprit et fort heureux de ma demande, il me la prêta avec une joie certaine et je crois même de la fierté dans le geste. Il jouait divers instruments; mon parrain, son fils, joue de la guitare et voilà que moi, troisième génération, je m’intéresse à la demoiselle de bois… Mission accomplie pour un aïeul, ici bas sur Terre.

Les jours, semaines et mois suivants me virent pratiquer le plus souvent que mes doigts le pouvaient. J’alla trouver des grilles d’accords sur Internet et rapidement j’ai appris les bases.

Mais il me manquait quelque chose… Une connaissance de la musique, des pères fondateurs du Rock n Roll. Je connaissais les classiques, Elvis, Beatles et autres gros noms, mais rien de très agressif. Un pote me fit une liste de chansons à downloader sur Napster. The Doors, Led Zeppelin, Pink Floyd, les succès, la base. Et j’en redemandais, j’aimais beaucoup ce que j’entendais. Puis un jour, une chanson de Black Sabbath: Warning.

Un jam de 10 minutes et j’ai une épiphanie. J’aime la musique sale, aggresive, sexuelle, dangereuse… Ça suinte la testostérone et le weed, et l’acide… C’est vraiment après avoir entendu ce morceau que ma réelle passion pour la musique est née, toutes les musiques.
Ça germait en moi depuis le début. J’ai toujours eu une affection particulière pour les ondes sonores. Depuis ma professeure de musique au primaire, à 6 ans. Madame Micheline Williams, où que vous soyez, merci et je vous aime. Mais avec cette chanson, ça été le déclic.

Été 2001: qui dit guitare dit soirées entre amis, dit alcool, dit premier joint.

Je sais, certain vont être déçus, c’est jeune quand on y pense. Mais bon, c’est la vie.
On dira ce qu’on voudra, côté musique, ça m’a ouvert les oreilles. J’ai compris beaucoup de choses et j’ai eu beaucoup de plaisir.

Je suis resté encabané une bonne partie de la vacance estivale. Je pratiquais encore et toujours des accords. Des chansons pour faire chanter mes amis. Redemption Song, Wish you Were Here, Tangerine, Knocking on Heaven’s Door.

L’été passa, je retournais à l’école avec une dizaine de chansons dans les poches mais pas de guitare proprement à moi. Fin septembre, ma fête. Mon grand-père, très heureux de constater ma nouvelle passion, décida qu’il allait m’offrir ma première vraie guitare, une neuve, à moi. Sur recommendation de S., j’acheta le même modèle que lui. Norman B-20. Une magnifique guitare pour des mains de débutant. Une blonde, ma blonde, la seule qui me comprennait.

Elle ne me quittait presque jamais.

Tant de souvenirs de soirées, de nuits folles, dont elle fût le témoin privilégié, très souvent une actrice principale. Mae West aura vu se dérouler devant elle des évènements qui resteront gravés dans les mémoires de ceux qui y étaient!
Été comme hiver, fidèle au poste sur mon dos. Je tairais les choses qu’elle a vu. Celà pourrait nuire à des gens dont la réputation est déjà assez brune sans mon intervention.

Et me voilà 18 ans plus tard, je joue toujours un peu de temps en temps, question de garder les doigts assez souples et alertes, au cas où j’aurais à faire danser les gens de manière impromptu. On ne sait jamais à quoi s’attendre dans la vie, c’est pas moi qui vous l’apprends.

Néanmoins, ce que m’apporta réellement le 25 mai 2001, outre une passion pour la guitare, c’est un profond amour et respect pour la musique.

Depuis ce jour, malgré des chicanes, des doutes et des éloignements; malgré des escapades avec une basse sensuelle; même si parfois je me suis essouflé auprès d’une musique à bouche, d’un gazou, d’une flûte à coulisse ou d’une guimbarde; malgré le fait que je me suis laissé tenter par les charmes rustiques du dulcimer, le soir, la dernière que j’embrassais était une des trois dames de bois qui ont partagées ma vie. Ma première blonde Mae West Norman qui mourut en 2009, dont j’ai conservé la dépouille presque intacte en souvenir. En seconde noce la même année, Mme. Géraldine « 5th avenue » Godin. Et quelque part en 2012 je me pris une maitresse du nom de Catherine Belmont, dit Richmond, très vintage, très électrisante, très pin-up. Je vais la voir à l’occasion et chaque fois elle m’ensorcèle d’une manière peu commune. Elle sait faire ressortir en moi les instincts les plus animals.
Certaines langues vulgaires diront qu’elle aime se faire prendre avec hardeur, vigueur et avec beaucoup de poigne. Bref, elle aime se faire dérider les cordes de manière franche.
Tandis qu’avec Mme. Godin, les choses se font plus en douceur, en subtilité. Elle a la classe des grandes chanteuses Jazz. C’est comme du velours, même si après quelques cidres elle se met à chanter fort, elle reste en tout temps très distinguée.
Avec Mae West, c’était l’insouciance des premiers amours. L’expérimentation, l’éveil des sens, les pulsions les plus primaires, instinctives… La pauvre est morte d’usure, prématurément après huit extraordinaire années de concubinage. Une grosse craque sur la table d’harmonie et une rod de manche qui tourne dans le beurre auront eu raison d’elle… Une perte immense. Ce soir, saluons sa mémoire.

Bref, tous ça pour dire que le 25 mai 2001 c’est fort probablement la journée la plus importante de ma vie. Et éternellement je serais reconnaissant envers S. d’avoir apporté sa guitare à l’école ce jour là.